Grand écrit -  Christian Millau "Journal impoli"

Grand écrit - Christian Millau "Journal impoli"

Sciences Po a accueilli nombre de futurs écrivains. Certains sont restés confidentiels, d’autres se sont imposés sur la scène littéraire française, comme Jean Cocteau, Paul Claudel ou encore Marcel Proust. Dans ce numéro d’Émile, les historiens Emmanuel Dreyfus (promo 91) et Pascal Cauchy retracent le parcours, à mi-chemin entre gastronomie et littérature, de Christian Dubois-Millot, coauteur, notamment, des guides Gault & Millau. 

Christian Millau chez lui, à Saint-Mandé, à l’occasion de la sortie de son Dictionnaire d’un peu tout et n’importe quoi, en 2013. (Crédits Lido/Sipa)

Pour célébrer le retour de l’été et la réouverture des bonnes tables, pourquoi ne pas rendre hommage à un prince des gastronomes ? Comme son père, Christian Dubois-Millot a fait les Sciences Po (vers 1948). Il y fut un élève peu diligent, pris entre son activité de journaliste débutant et la fréquentation assidue des bistrots parisiens. Il fait la connaissance, à Saint-Germain-des-Prés, de Roger Nimier, rencontre Jacques Chardonne et deviendra, plus tard, le chroniqueur du mouvement des Hussards. 

Mais c’est sous le demi-pseudonyme de Christian Millau qu’il connaît la célébrité, en associant son style chaleureux et son goût de la bonne chair à la plume acérée et au bel appétit d’Henri Gault. Les deux compères deviennent les plus célèbres des critiques gastronomiques, dans la droite ligne d’une tradition française qui marie le beau style à la bonne cuisine. Parmi ses plus illustres représentants : Brillat-Savarin, Curnonsky ou Édouard Nignon. C’est par l’élégance du verbe et le choix délicat de l’épithète qu’à partir de 1972, le guide Gault & Millau fait découvrir Alain Senderens, Bernard Loiseau ou Guy Savoy. Cette génération de chefs propose une « nouvelle cuisine » inventive et plus légère : on ne veut plus cacher sous une sauce convenue et trop lourde la saveur du produit brut.

À partir de 1992, Christian Millau se consacre à des écrits plus personnels. Il évoque alors sa jeunesse et sa famille, la littérature et la cuisine (encore !), comme l’indique le titre de son dernier livre, Dictionnaire d’un peu tout et n’importe quoi (éditions du Rocher, 2013), ce qui lui vaudra d’être primé par l’Académie française. 


EXTRAITS


Son Journal impoli, paru en 2011 (six ans avant sa mort à l’âge de 83 ans), évoque son passage, voire ses passages à Sciences Po… et dans le bureau du directeur.

Journal impoli. Un siècle au galop 2011-1928, Christian Millau, éditions du Rocher, 2011

« Bibliothèque de Sciences Po, rue Saint-Guillaume. Je ne reconnais plus mon ancienne maison. Je ne parle pas de l’École, mais de ce qui fut son fleuron pour des générations de glandeurs : Basile.

Si à mon époque – la fin des années 40 – Sciences Po était une couveuse pour futurs parasites de la République, Basile, juste en face en était la théière. Ce sombre salon de thé (rétrogradé aujourd’hui au rang de bar à sandwichs et de cheeseburgers) qui ouvrait ses portes en même temps que les premiers cours, servait de refuge à tous les jeunes gens et les jeunes filles qui préparaient ardemment leur avenir à coups de muffins, Darjeeling et boissons diverses. Accessoirement, Basile faisait office d’agence matrimoniale. 

(…) Je n’ai guère eu l’occasion de fréquenter la rue Saint-Guillaume, sinon par-ci, par-là. À cette époque bénie, la pratique des polycopiés (…) permettait de ne mettre les pieds dans ces lieux du savoir que si se présentait quelque urgence. Ce qui m’arriva au milieu de ma troisième année.

Comme Le Monde avait confisqué mes matinées et que, l’après-midi, j’aimais bien prendre l’air sur les champs de courses ou dans les auberges champêtres, il ne me restait pas beaucoup de temps à perdre pour mes diplômes. Aussi sentis-je souffler le vent de tous les périls lorsque je reçus un courrier du directeur Jacques Chapsal, me conviant à venir le voir fissa.

Pour être franc, je n’en menais pas large lorsque l’appariteur me fit entrer dans son magnifique bureau dont les fenêtres s’ouvraient sur les arbres du jardin et les petits oiseaux. Il me jeta un air lourd (…) et me dit d’un ton aiguisé : « Monsieur, je ne sais pas si nous allons pouvoir vous garder. Vos absences répétées sont graves… très graves. J’espère que vous vous en rendez compte. Oui, reprit-il, il est inadmissible que, depuis bientôt deux ans, vous n’ayez assisté qu’une seule fois – je dis bien : une seule fois – aux cours de gymnastique. C’est grave je le répète. » 

(…) 

À quelques pas de la rue Saint-Guillaume, la célèbre brasserie Lipp reçoit la visite du non moins célèbre critique. Le jugement est sans appel, malgré les amabilités.

« Lipp a 150 ans cette année. Si Lipp avait su qu’il allait vivre aussi longtemps, il aurait pris la précaution, dès le départ, de s’abstenir de servir à manger. Pendant des mois Roger Cazes m’a tourné le dos. Je m’étais permis, dans l’un de mes premiers guides, de me moquer de la “célèbre choucroute” de Lipp, inaugurée en 1880 par Léonard et Pétronille Lipp et devenue, par la grâce des Cazes père et fils, un plat de misère comme l’on n’en sert même plus dans les centrales du Bas-Rhin. Puis un jour, Roger et moi, nous nous sommes tombés dans les bras. Il m’a même offert un cigare de sa réserve personnelle, un geste d’une portée inouïe qu’on ne lui avait jamais vu faire, sauf peut-être avec des non-fumeurs dont il s’était assuré à l’avance d’un refus poli. La raison de cette formidable révolution de palais : Roger avait enfin compris que j’avais enfin compris qu’on va chez Lipp pour toutes sortes de raisons, à l’exclusion de ce qu’on va trouver dans son assiette. »



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