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La Sylphide d’Auguste Bournonville – Ballet du Capitole – Kayo Nakazato et Philippe Solano

Le Ballet du Capitole a fait sa rentrée sur scène en octobre dernier avec un certain challenge : La Sylphide d’Auguste Bournonville. Alors que Beate Vollack vient d’arriver à la tête de la compagnie, il s’agissait pour la troupe de s’approprier une école et une technique classique dont elle n’est pas forcément familière. Et la troupe toulousaine, dont on connait la force artistique, a su se montrer sous son meilleur jour dans la si jolie production montée à l’Opéra de Bordeaux il y a trois ans. Dans les rôles principaux, la demi-soliste Kayo Nakazato et et le soliste Philippe Solano ont su se montrer à la hauteur, joignant à leur virtuosité technique une implication dramatique incontournable dans cette version qui met avant tout en avant l’action plutôt que les multiples divertissements. Une soirée séduisante, aussi bien par la qualité artistique globale que par l’intérêt de (re)découvrir ce ballet dans cette version d’Auguste Bournonville, si différente de celle de Pierre Lacotte qui prédomine en France. 

 

La Sylphide d’Auguste Bournonville – Ballet du Capitole – Kayo Nakazato et Philippe Solano

 

Quand Auguste Bournonville monta La Sylphide en 1836 à Copenhague, il n’a pas les moyens financiers, artistiques et techniques qu’avait Filippo Taglioni, qui monta ce même ballet quatre ans plus tôt à l’Opéra de Paris. Exit ainsi la partition de Jean Schneitzhoeffer, place à celle de Herman Severin Løvenskiold, compositeur moins onéreux. Plus de divertissement non plus, l’histoire est resserrée pour se concentrer sur l’essentiel de la trame narrative, demandant ainsi moins d’artistes en scène. Et bien sûr dans la chorégraphie, l’école française laisse sa place à la technique danoise. Il est ainsi plus que naturel que, 150 ans plus tard, le Ballet de l’Opéra de Bordeaux ait choisi cette Sylphide, plutôt que la grandiose restitution de Pierre Lacotte pour l’Opéra de Paris, au moment de faire entrer ce ballet à son répertoire. Avec un effectif réduit (35 artistes) mais non dénué de talents, la compagnie bordelaise s’était emparée avec brio de cette version danoise remontée avec finesse par Dinna Bjørn Larsen.

Cette saison, c’est au tour du Ballet du Capitole, similaire à l’Opéra de Bordeaux en terme d’effectif, d’apprivoiser La Sylphide d’Auguste Bournonville, avec cette même production bordelaise. Un choix décidé par l’ancien directeur Kader Belarbi débarqué la saison dernière, mais porté par la nouvelle directrice de la troupe Beate Vollack, arrivée quelques semaines avant la première en terre toulousaine. Cela aurait pu porter préjudice à la qualité du travail. Il n’en fut pourtant rien. Sur scène, la compagnie est apparue telle qu’on la connaît et sous son meilleur jour : soudée, au travail soigné et cohérent, soucieuse de faire vivre au public d’aujourd’hui un petit bijou du répertoire classique. Qu’elle avait à vrai dire déjà dansé en 1995, une éternité à l’échelle de la danse, et qu’aucun interprète en scène ce soir-là n’avait un jour travaillé.

 

La Sylphide d’Auguste Bournonville – Ballet du Capitole – Philippe Solano

 

Il faut laisser de côté le prologue, où deux jeunes enfants en scène – James et Effie plus jeunes ? La métaphore du conte et de la légende se transmettant de bouche-à-oreille ? – laissent place à une projection d’une fleur laissant ses pétales partir au vent qui n’est pas du meilleur effet (pour ne pas dire kitschnouet). Car le décor du premier acte est une petite merveille. La maison accueillante, le grand fauteuil au coin du feu, la fenêtre ouverte sur la forêt : rien ne manque à l’imaginaire de La Sylphide. Et l’on est immédiatement transporté dans l’Écosse des légendes. Gurn aime Effie, qui aime et doit épouser James, qui lui-même est obsédé par la vision d’une femme parfaite, évanescente, mutine et diablement joueuse que lui seul semble voir… Même si Gurn a bien compris que son concurrent avait l’esprit volage. La pantomime passe ici avant la danse, pour laisser la place à la clarté de l’action. Cela en est presque un peu frustrant lorsque l’on est habitué aux multiples divertissements des grands ballets. D’autant plus pour la danse masculine qui n’y a que peu de place hormis les rôles principaux (et cela a son importance dans des saisons comptant peu de séries classiques). Mais il est difficile toutefois de ne pas tomber sous le charme de cette reprise si vivante, où chacun-e en scène a soin de faire vivre son personnage et de donner corps et chair à cette légende d’un autre temps.

 

D’emblée Kayo Nakazato, qui n’est que demi-soliste dans la compagnie, nous charme par sa Sylphide espiègle et désarmante d’innocence. Une Willis est là pour se venger. Une Sylphide n’a que la joie dans le cœur et ignore telle une enfant les vicissitudes de l’âme humaine. C’est une créature de la forêt et de la Nature, qui n’est entrée que par jeu dans la demeure de James, et qui ne peut imaginer aucune forme de séduction, encore moins de sexualité. C’est aussi ce qui rend ce ballet intemporel. Car La Sylphide, au-delà de conte et de cette si délicieuse machine à remonter le temps qu’elle est aussi, peut également nous montrer la violence, la vanité et l’inconstance des hommes, abimant sans y songer tout ce qui est beau et désarmé. Kayo Nakazato est la joie incarnée, à la technique sûre et vivante, réveillant à merveille la technique Bournonville qui n’est pourtant pas son école. À ses côtés, Philippe Solano n’est pas une découverte. Mais quel plaisir de le voir endosser avec une belle stature un grand rôle à part entière, toujours alerte et sincère dans son personnage. L’on devine néanmoins que l’école danoise n’est pas sa matière première – l’on en est presque à voir son Basilio sous l’allure écossaise de James. Mais son brio et sa générosité en scène font le reste. Son James a de l’épaisseur dans l’âme : l’on devine que la Sylphide n’est qu’une échappatoire vers un monde fantasmé plutôt qu’un jeu de séduction.

 

La Sylphide d’Auguste Bournonville – Ballet du Capitole – Kayo Nakazato et Philippe Solano

 

À leurs côtés, l’ensemble du Ballet est au diapason, porté par les seconds rôles Nina Queiroz (Effie), Simon Catonnet (Gurn) et Marlen Fuerte Castro (Madge), tous trois très investis. Toutes les danseuses, sauf la Sylphide bien sûr, ne sont pas sur pointes mais en chaussures de caractère. La pantomime et la dramaturgie prennent la place de la virtuosité, ce qui n’empêche pas de très belles danses d’ensemble, comme la danse écossaise aux accents précis et particulièrement vivante. C’est aussi à cela que l’on reconnait un beau travail de fond : les danses de caractère ne sont pas survolées, mais sont travaillées et dansées avec autant d’intérêt, de musicalité et de sens que tout le reste. C’est ce qui fait tout le charme de ce premier acte, le rend si vivant – et quelque part si universel. Une garçon volage et peu ancrée dans la réalité, une femme en souffrance, un concurrent dont l’âme se noircit par la jalousie… Les contes d’hier ont encore tant de choses à dire.

Le deuxième acte est visuellement plus simple, mais suffisant pour laisser imaginer la mystérieuse forêt des ballets romantiques. Kayo Nakazato y est à nouveau merveilleuse. D’enfant innocent, elle y prend plus la figure de la Nature protectrice, abîmée par l’inconsistance humaine (la fable écologique n’est jamais loin dans La Sylphide). La trame narrative est portée avec habileté par Marlen Fuerte Castro, qui est plus proche de la sombre Sorcière (pensez à Blanche-Neige) que de l’outrance que ce personnage peut avoir quand il est dansé par des hommes – et en devenir un ressort comique. Le corps de ballet aurait quant à lui gagné à être un peu plus nombreux. Mais cette production s’accorde bien d’un petit groupe. Et le travail soigné sur l’école Bournonville de toute la compagnie a su créer le mystère et la magie de cet acte blanc si particulier, avec des ensembles d’une grande poésie. Quant au final, Kayo Nakazato étonne. Dès que le voile empoisonné tombe sur ses ailes, sa figure change du tout au tout. L’Elfe innocent se transforme en fantôme cadavérique, son âme part en quelques secondes. Cela ne dure que peu de temps mais montre le potentiel dramatique de cette danseuse (que l’on aimerait bien voir en Giselle maintenant). Philippe Solano (dont on aimerait découvrir son Albrecht aussi) incarne lui avec justesse le romantisme du personnage. Tombant dans le rêve et l’illusion, il voit la réalité lui passer sous le nez avec l’union d’Effie et Gurn concluant le ballet. Il ne s’est pas perdu dans la course vaine vers la femme idéale : la séduction et l’amour sont absents de ses rapports avec la Sylphide, et cela prend sens avec le caractère spécialement innocent et presque enfantin que lui donne Kayo Nakazato, quand d’autres la font plus charmeuse. Il s’est  isolé dans sa quête d’un certain idéalisme. Non pas qu’il était inatteignable : James aurait pu être heureux au coeur de la Foret. Mais son fantasme s’est brisé sur son obsession de la possession. 

 

La Sylphide d’Auguste Bournonville – Ballet du Capitole – Kayo Nakazato et Philippe Solano

 

La Sylphide d’Auguste Bournonville restituée par Dinna Bjørn Larsen au Ballet du Capitole. Avec Kayo Nakazato (la Sylphide), Philippe Solano (James), Nina Queiroz (Effie), Simon Catonnet (Gurn), Marlen Fuerte Castro (Madge), Sofia Caminiti (la Première Sylphide), Tiphaine Prévost et Marie Varlet (deux Sylphide), Solène Monnereau (Anna, la mère de James), Georgina Giovannoni (Anna), Adèle Sutter – élève de l’école de danse La Salle (la petite fille) et Markus Victorin (le petit garçon). Mercredi 25 octobre 2023 au Théâtre du Capitole. 

Le Ballet du Capitole est à retrouver sur scène du 31 au 31 décembre dans son programme Feux d’artifice (Serge Lifar/Jiří Kylián/Jerome Robbins)

 




 

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