MOLIÈRE – DOM JUAN

La critique pense d’ordinaire que le théâtre ne permet pas d’effet de focalisation ou de point de vue, ces deux notions étant d’ailleurs confondues par le biais de l’héritage genettien, et que le genre s’en tient à une stricte « focalisation externe ». Pourtant, comme le montre R. Bionda (2021: 499 sqq.), il existe de nombreux effets de point de vue et de focalisation au théâtre, et leur étude est éminemment valable, pour peu qu’on prête attention à leur nature variable et évolutive.

<object class="wp-block-file__embed" data="https://wp.unil.ch/dinarr/files/2022/09/DomJuan-V.1.pdf" type="application/pdf" style="width:100%;height:600px" aria-label="Molière, <em>Dom JuanMolière, Dom JuanTélécharger

Le passage présenté ici est tiré du Dom Juan de Molière, acte V, scène 1. (GF, Flammarion, 1998). Rappelons que, dans ce dernier acte, l’étau du destin se resserre sur l’impénitent libertin, qui vient d’être successivement visité par son père, son ancienne amante et une mystérieuse statue mouvante. Tous le pressent de changer sa conduite impie, faute de quoi la damnation lui sera inévitable. Revoyant son père (A. V, sc. 1), Dom Juan déclare avoir compris la leçon et annonce sa repentance. Il lui ment toutefois, révélant ensuite à Sganarelle (sc. 2) son intention de vivre en hypocrite. Mais le mensonge ne se révèle pas à tous au même moment ou de la même manière…

Un point de vue mouvant

P. Brasseur en Sganarelle et M. Piccoli en Dom Juan dans l’adaptation télévisée de M. Bluwal (1965)

Le mensonge de Dom Juan à son père concerne à la fois des questions de focalisation et de point de vue. En effet, le mensonge porte à la fois sur un défaut de quantité d’information (Dom Louis ne comprend qu’une partie de la vérité, exposée pleinement à Sganarelle par la suite) et d’un défaut de qualité (Dom Louis comprend l’inverse de la vérité). Le père de Dom Juan est abusé en plus d’être écarté. Ainsi l’on peut défendre que la scène, comme la majeure partie de la pièce, est focalisée non pas de manière « externe », mais de manière variable et principalement sur le personnage de Dom Juan, à qui revient la lourde tâche de justifier une vision du monde plus complexe qu’on ne pourrait le croire, et à qui une grande quantité de texte est laissée pour que le·la lecteur·trice comprenne, sinon adopte, cette vision. De plus, la scène comporte une concurrence de points de vue, dans la mesure où la distribution qualitative de la vérité est inégale entre Dom Juan, pour qui l’attitude dévote doit être totale mais uniquement de façade, et Dom Louis, pour qui l’idée même de dévotion ne peut s’accommoder d’une divergence entre être et paraître. Cette concurrence est au fondement de toute l’entreprise de Dom Juan, qui doit une grande partie de son intérêt au fait que son héros défend extrêmement bien (voir le début de la scène 2 et le contraste de son discours avec la fameuse tirade lamentable de Sganarelle) un point de vue qui, par ailleurs, est moralement inacceptable. Comment faire la part des choses?

Fonctions de la didascalie

Christian Hecq et Daniel Mesguich dans la mise en scène de ce dernier, en 2002. Photo © Vincent Pontet.

On touche, grâce à cette question, à l’une des spécificités du texte théâtral par rapport au roman : l’absence d’une instance de vérification sur les fondements objectifs du récit, l’équivalent d’un narrateur omniscient. Et ceci, quoiqu’on ait parfois envie de considérer les didascalies comme les émanations d’une présence auctoriale, ou s’apparentant à un narrateur (une tentation fréquente chez Beckett par exemple, dont les didascalies occupent une place importante du texte théâtral).

Quoiqu’il n’y ait pas de narrateur ici, on trouve l’expression d’un point de vue spécifique dans la didascalie du début de l’acte V : « faisant l’hypocrite », qui ne peut être attribuée à aucun personnage, pas même à Dom Juan: en effet, si c’est bien lui qui « fait l’hypocrite », ce n’est pas lui qui dit qu’il le fait – il est d’ailleurs bien obligé de ne pas le dire pour que son plan fonctionne. Mais alors qui endosse cette responsabilité? D’emblée, on constate qu’elle oriente le contenu de la tirade qu’elle introduit; elle en détruit l’ambiguïté, ce qui peut être vu comme un appauvrissement des effets de son discours. Contrairement au public de la pièce jouée, et contrairement bien sûr au personnage de Dom Louis, nous, lecteurs·trices, savons avant qu’il ne parle que Dom Juan va mentir à son père, et sommes dès lors soumis·es à une lecture informée par la suite du texte, où se vérifiera cette hypocrisie volontaire. Cette didascalie est donc destinée à informer avant tout la lecture, plutôt que la représentation.

Aspect historique

Cette didascalie peut être comprise comme le résultat d’un point de vue externe particulier, non pas narratorial mais éditorial. Et ce point de vue éditorial est même double, selon qu’on envisage le travail des éditeurs du XVIIe siècle ou d’aujourd’hui. Dans les deux cas, la présence de cette didascalie est sujette à caution. Bien que l’histoire de la production et des éditions de Dom Juan soit trop complexe pour faire ici l’objet d’une explicitation complète (on renverra, à ce propos, à l’édition Pléiade de G. Forestier et C. Bourqui), il faut sacrifier quelques lignes à la description de la situation historique.

Louis Jouvet dans le rôle-titre et Andrée Clément en Elvire, en 1947. Étonnamment, aucun dindon n’a été tué pour produire ce costume.

Le texte, publié seulement une dizaine d’années après la mort de Molière et une vingtaine après la première mise en scène, a connu deux éditions en 1682 et 83, la seconde plus fournie que la première. Cette seconde édition, imprimée à Amsterdam, c’est-à-dire moins sujette à la censure, comprend des éléments supplémentaires qui vont dans le sens d’un affranchissement, d’une libération de l’expression. C’est là qu’on trouve la célèbre réplique « Mes gages ! » de Sganarelle, clôturant la pièce, source d’irritation pour le parti dévot parce qu’elle tirait la mort de Dom Juan vers le comique. Mais cette seconde édition comporte également l’ajout de la fameuse didascalie « faisant l’hypocrite ». On ne peut imputer cet ajout à une libération du propos de la pièce ; au contraire, il s’agit là vraisemblablement d’une précaution préalable, accompagnant une tirade qui eût passé pour dangereuse en l’absence de cadrage. Rappelons que la pièce fut produite et présentée en 1665, en pleine période de querelle autour du Tartuffe. La violence qui se déchaînait alors autour de Molière et de sa troupe devait conduire les comédien·ne·s à la circonspection, et leur directeur à réécrire le Tartuffe, de manière à rendre son personnage-titre très explicitement malfaisant, dès le départ. Il s’agissait de tuer dans l’oeuf toute ambiguïté qui puisse donner prise à la censure dévote. Dans le cadre d’une pièce portant sur la même thématique centrale qu’est l’hypocrisie, la même précaution préside sans doute à la tirade de Dom Juan à Dom Louis : le public (des lecteur·rice·s) doit savoir d’avance quoi penser du personnage, ne pas être pris dans l’équivoque de son discours. Alors que l’édition de 82, dépourvue de cette didascalie, jouait sur la possibilité que ce public soit également mystifié durant cette scène.

Rôle narratif de la figure éditoriale

L’intérêt de ces réflexions peut sembler secondaire, relatif à des détails du texte et de l’histoire de ce texte. En fait, elles renvoient à un enjeu très important, déterminé par le questionnement narratologique sur le texte. À penser celui-ci selon l’angle de l’attribution du point de vue, on constate en effet que celui-ci ne renvoie ni à un personnage, ni à un narrateur, ni à un auteur dans l’acception canonique du terme, mais à une figure éditoriale. Et que cette figure elle-même, en plus du flou historique qui la caractérise, est multiple, fuyante et contradictoire. Sa multiplicité se confirme d’ailleurs lorsqu’on observe son devenir contemporain. En effet, lorsqu’on consulte les éditions courantes de Dom Juan, ordinairement choisies pour la classe (en plus de l’excellente édition GF produite ici, on peut citer Classiques Pocket, Folio classique, Livre de poche, Librio), on constate que les choix éditoriaux qui président à l’établissement du texte sont toujours similaires : c’est une version de 1682 augmentée des apports de 1683 qui circule aujourd’hui. Certaines de ces éditions désignent par des crochets carrés ces augmentations, certaines non – mais aucune ne fait figurer la didascalie « faisant l’hypocrite » entre crochets, bien qu’elle ne soit jamais omise. Elle est aujourd’hui lissée dans la forme du texte, tout autant qu’elle en lisse le contenu : la tirade qu’elle précède est univoque dans son caractère de mensonge à Dom Louis.

Outre que la présence de la didascalie relève, à toute époque, d’une décision éditoriale, cette décision ne se justifie pas de la même manière aujourd’hui, où la nécessité de désambigüiser la position de Dom Juan n’obéit plus aux impératifs politiques qui prévalaient au XVIIe siècle. Il est permis de se poser la question de la pertinence de cette didascalie aujourd’hui : est-il nécessaire de fournir aux lecteur·trice·s un degré de savoir maximal quant aux intentions du héros ? n’y aurait-il pas un bénéfice, mi-comique, mi-sérieux, à être mis·es dans la situation de mystification subie par Dom Louis et Sganarelle, situation de suspense qui semble plus conforme à celle du public théâtral ? Et ainsi générer une incertitude de lecture qui nous eût, peut-être de façon bienvenue, rapproché·es de la condition de « benêt » imposée à Sganarelle à la scène suivante…

Un habitus de lecture hérité du roman?

Amelia Workman en Dom Juan, mise en scène par Ashley Tata, 2022.

Bien qu’il soit anachronique de désigner l’origine du point de vue de cette didascalie comme tributaire d’un « narrateur », un effet résiduel de cette modalité narrative moderne semble à l’œuvre ici. On pourrait interpréter le maintien de cette didascalie dans les éditions contemporaines comme le témoignage d’un habitus de lecture sous-jacent, hérité du roman, et d’un univers culturel marqué par la présence dans les récits d’une narration surplombante.

Comme toute interprétation, celle-ci est discutable. Il est en revanche incontestable qu’une étude de cette scène dans une perspective narratologique invite à repenser les catégories ordinaires de responsabilité qui président à l’analyse de texte. Une telle pluralité, ou hybridité, de ces catégories est d’ailleurs susceptible d’être reflétée par les (ou d’être le reflet des) nombreux contextes possibles de réception d’un texte théâtral – lecture, représentation scénique, captation audiovisuelle, adaptation filmique etc.

Pour aller plus loin

Bionda, Romain (2021), Manières de lire les textes dramatiques. Métacritique, historiographie, théorie (XIXe – XXIe siècles), thèse de doctorat, UNIL, en ligne.

Molière (2010), Oeuvres complètes II, G. Forestier et C. Bourqui (éds.), Paris, Gallimard « Pléiade ».

Ubersfeld, Anne (1996), Lire le théâtre I, II et III, Paris, Belin « Sup Lettres ».