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Nos sériesDavid Girard, "citizen gay" entreprenant et libre

Par Tom Umbdenstock le 22/06/2023
David Girard, surnommé le "citizen gay"

[N'oublions pas nos militants, ép.3] Magnat des commerces gays et empereur de nos nuits dans les années 1980, David Girard s'est construit un personnage souvent méprisé pour son culte de l’argent et de lui-même, et critiqué pour son déni au début de l'épidémie de sida. Il en mourra à 31 ans après une vie remplie d'amours et d'affaires, non sans avoir participé à construire une visibilité gay fière et libre.

Tout commence par une enfance miséreuse, de celles qu’aiment raconter les personnes qui plus tard ont fait fortune. Né à Saint-Ouen en 1959, David Girard n’a pas connu son père, client furtif de sa mère prostituée dans cette ville de Seine-Saint-Denis qui jouxte le nord de Paris. Avec sa sœur Nadia, il est logé par sa grand-mère. Il quitte l’école jeune, et multiplie pendant quelques années de petits boulots avant de souhaiter devenir son propre patron. 

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Pour ce faire, à 21 ans, il choisit d’exercer le même métier qu’avait fait sa mère, rue Sainte-Anne, où s’activait la vie gay parisienne avant que naisse le Marais. Il y croise les clients du Sept, du Bronx, du Colony ou du Pim’s, et du Piano-Bar. Une activité de marginal qu’il revendiquera toute sa vie, fier des 13.000 clients qu’il dit avoir connus. Dans Cher David, les nuits de citizen gay, son autobiographie parue en 1986 où il cherche déjà à construire son propre mythe, le self-made man précise honnêtement : "J’ai commencé à exercer ce métier à quatre-ving-dix pour cent pour l’attrait et le fantasme et à dix pour cent pour de l’argent”, ajoutant avoir “travaillé dans la joie”. Hervé Latapie, figure du Tango à Paris et auteur de Doubles vies. Enquête sur la prostitution masculine homosexuelle, souligne que "c’est un des premiers à s’être affirmé et à avoir publiquement défendu le travail du sexe".

King Sauna, Haute Tension, 3615 code Gay

La carrière de David Girard commence véritablement au début des années 1980, lorsqu’il ouvre le David Relax, un salon de massage situé avenue de Clichy où il continue à faire commerce de son corps. Dans son livre, il raconte qu’il proposait “le massage simple à soixante-dix francs, le massage complet à cent cinquante francs, le massage buccal et manuel à deux-cents francs, et le 'corps à corps' à trois-cents francs, plus toute la gamme de soins du visage et du corps". Et de poursuivre avec son humour : "Faut-il préciser que je n’ai jamais vendu mon massage simple ?”.

Avec l’argent ainsi récolté, il peut ouvrir deux saunas en 1982 et 1983 : le King Sauna, rue Bridaine, puis le King Night, ouvert la nuit, avenue de Saint-Ouen. La machine est lancée, l’entrepreneur ne s’arrêtera plus. Il lance le 5/5, journal gay gratuit qui paraît dans toute la France. “Je devenais mon propre annonceur et je pourrais assurer au mieux la publicité de mes deux saunas”, s’enorgueillit-il dans son livre. Dans ce magazine, admet-il aussi, “il ne s’agissait pas de faire dans le genre intello”. 

Alors qu’il n’a que 24 ans, David Girard inaugure le 14 décembre 1983 sa boîte de nuit, le Haute Tension, rue Saint-Honoré. “C’était blindé tout le temps. David Girard n’y était pas pour rien. Il venait souvent, avait sa réputation : le sauna, la presse, etc.” se souvient Claude, 62 ans, qui fréquentait ces nuits. Lorsque le "citizen gay" arrivait dans la boîte, “il venait faire un peu son show ou saluer les clients, en toute sympathie, comme s’il te connaissait. Je pense que c’était commercial. Ça permettait de fidéliser ses clients. On disait ‘je vais dans la boîte à David ou chez David Girard'.” Au Haute Tension, on trouvait une backroom, “la pièce du grand frisson anonyme, plongée dans l’obscurité la plus totale, cette pièce accueillait plusieurs dizaines de mecs qui venaient là pour franchir la barrière de leurs inhibitions”, narre David Girard dans son autobiographie. À partir d’octobre 1984, il publie son journal Gay International, puis lance l'année suivante sur le minitel rose les "3615 code Gay" et "3615 code Graffiti". 

L’offre commerciale fait partie de la libération des gays. On n’a pas internet, ni les réseaux. Les lieux où on se rencontre, c’est les lieux commerciaux."

Hervé Latapie

Au fil des années 1980, le travailleur du sexe devenu entrepreneur crée encore une carte de crédit dédiée aux gays, ouvre un restaurant, vend du poppers. En 1986, il finance la Gay Pride, qui sert aussi de publicité vivante pour ses commerces. En 1987, il sort le single "Love Affair" dans lequel il chante “Je n'peux plus m'arrêter, C'est le prix à payer, Mais ce soir homme d'affaire, de ta vie tu es fier”. Un empire gay est né.

Un mélange des genres qui lui attire évidemment les inimitiés de militants qui reprochent à l’homme d’affaires de se faire de l’argent sur le dos de la communauté. Guy Hocquenghem le qualifie de "petit limonadier". En 1986, lorsque paraît son autobiographie alors qu’il n’a que 27 ans, David Girard est invité sur le plateau de Bernard Pivot dans l’émission Apostrophes. “Je vous ai invité non pas pour les qualités littéraires du livre. Parce que pour ce qui est du style, ça vaut pas un clou”, claque le présentateur. “Il y a eu un mépris de classe envers lui, parce que c’était un prolo autodidacte qui a monté son affaire tout seul", estime aujourd'hui Hervé Latapie, qui rappelle qu'à l'époque “l’offre commerciale fait partie de la libération des gays. On n’a pas internet, ni les réseaux. Les lieux où l'on se rencontre, c’est les lieux commerciaux".

David Girard et le sida

Mais David Girard sera surtout accusé d'avoir défendu son empire au point de sombrer négliger dangereusement la gravité de l'épidémie de sida qui vient. Sur le plateau de Bernard Pivot en 1986, le présentateur lui reproche le peu d’attention qu'il porte à ce sujet. “On ouvre sa voiture, on a plus de chances de mourir que d’être homosexuel et d’attraper le sida”, balaie l'invité. Dans le deuxième numéro de Gay International, il avait déjà écrit que cette maladie “n’est pas plus terrible que l'infarctus ou que le cancer du foie. Et surtout, on voudrait nous faire gober qu’il s’agit d’une maladie spécifiquement pédé. Ce qui est une imposture.” En 1985, David Girard refuse de recevoir les militants de l’association Aides et, plus grave, de distribuer des capotes dans ses établissements. “Je n’ai pas vraiment envie de mettre des panneaux d’information sur le sida ou des distributeurs de capotes. Les gens viennent dans les saunas pour se détendre, pas pour s’angoisser”, argue-t-il. 

À la décharge de David Girard, il n'est pas le seul au début des années 80 à ne pas comprendre ce qui arrive, et c’est toute une partie de la communauté gay qui fait l'autruche. “David n'a pas été très clairvoyant par rapport à l'arrivée du sida", admet ainsi Rémi Calmon, directeur de Sneg & Co, qui a travaillé pour ses magazines, tout en rappelant que "personne ne savait grand-chose au tout début". “Il avait un compte à régler avec son enfance qui n'était pas évidente non plus. Il fallait qu’il prouve qu’il était capable de faire”, analyse pour sa part Jeremy Dupont, animateur radio quand David Girard présentait l’émission Lune de Fiel sur Fréquence Gay de 1987 à 1989.

Devenu malgré lui un symbole de cette époque d'insouciance qui vire au déni, David Girard n'a toutefois pas oublié de militer pour les droits LGBT. Dans l’émission Stars à la barre sur France 2, en avril 1989, il affirme que les couples homosexuels “doivent bénéficier de tous ces droits dont un couple hétéro bénéficie”. En novembre 1989, dans une épisode de l'émission La Marche du Siècle dédié au couple homosexuel, il a changé de discours sur le VIH/sida : “Dans les milieux gays, je pense qu’ils ont pris conscience de la réalité du sida. Ils sont persuadés que ça existe, pas comme certaines personnes qui peuvent encore dire que ça n’existe pas. Ils sont parfaitement conscients. Ils sont parfaitement responsables, et je pense que le milieu gay fait le maximum de choses”. Moins d’un an plus tard, il meurt des suites du sida, à 31 ans.

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Illustration : Thibault Milet