Philippe Séguin, le dernier des hommes d’État

Philippe Séguin, le dernier des hommes d’ÉtatIl ne fut ni président de la République, ni premier ministre. Pourtant sa mort eut un retentissement considérable, tant au niveau des politiques que de l’opinion publique. Pourquoi un tel impact ? C’est finalement une des deux questions centrales au cœur de la biographie que consacre Arnaud Teyssier à Philippe Séguin.

 

Un biographe impliqué et concerné

 

Auteur de biographies remarquables (Richelieu, Louis-Philippe, Lyautey), ancien élève de l’ENA, Arnaud Teyssier fut aussi un collaborateur de Philippe Séguin. Tâche ardue donc qu’est la sienne : écrire sur un homme qu’on a connu, pour qui on a travaillé et, vraisemblablement, qu’on a admiré. C’est aussi prêter le flanc aux critiques : le biographe peut-il alors être objectif (avec toutes les réserves qu’on peut avoir sur la notion d’objectivité) ? En tout cas, c’est la première biographie historique consacrée à Séguin. D’avance, avouons qu’elle est passionnante.

 

Philippe Séguin, un homme politique de premier plan

Arnaud Teyssier restitue avec densité le parcours politique de Philippe Séguin, Français né à Tunis, rapatrié avec sa famille, instituteur puis élève de l’ENA (à l’époque, l’ascenseur social fonctionnait) et bientôt collaborateur de Georges Pompidou. Un temps tenté par la gauche, Séguin choisit de rallier le gaullisme, qui allie alors l’autorité d’un Etat fort et l’ambition sociale. Séguin devient député en 1978, réélu en 1981 malgré l’arrivée de la gauche au pouvoir. Il se fait remarquer au parlement comme opposant (ce qui ne l’empêche pas de voter l’abolition de la peine de mort) et devient ministre des affaires sociales en 1986. En 1993, il est élu président de l’assemblée nationale et devient le quatrième personnage de l’Etat. C’est son apogée, car ensuite Séguin échoue à reprendre en main le RPR, puis à être élu à la mairie de Paris (Chirac ne l’y a pas aidé, c’est le moins qu’on puisse dire…). Abandonnant la vie politique en 2002, il retourne à la Cour des comptes, son corps d’origine, qu’il préside à partir de 2004. Fin de partie donc en 2010…

 

Ministre du verbe et prophète des temps contemporains

Quel personnage ! quelle densité ! La biographie de Teyssier démontre avec brio que Philippe Séguin pressentait les principales dérives politiques de notre temps : disparition du mouvement gaulliste, dérive de la construction européenne, dégâts de la mondialisation néolibérale. C’est en 1992 que Séguin devient un acteur de premier plan, lors du référendum sur Maastricht, « l’anti 1789 » comme il le disait. A raison, il avait bien identifié que le transfert de souveraineté prévue par le traité constituait une remise en cause de démocratie et du principe de souveraineté du peuple, dont l’Union Européenne se méfie. Il avait raison également en dénonçant l’indépendance d’une banque centrale européenne indépendante du pouvoir politique et vouée uniquement à la lutte contre l’inflation.

Sur un autre plan, il avait raison aussi en critiquant la décentralisation qui détricotait l’édifice étatique français… on ne peut que lister les nombreux points soulevés par Séguin, visionnaire condamné pourtant à l’inaction. La faute à Chirac ? A la dérive de la pratique institutionnelle des gouvernants à nouveau sous la coupe des partis tant dénoncés par de Gaulle ? A un caractère parfois velléitaire ? un peu de tout de ça. En tout cas, on regrettera longtemps la rencontre manquée entre la nation et cet homme d’Etat, aujourd’hui sans héritier…

 

Une biographie magistrale, recommandée pour tous ceux qui veulent comprendre comment nous en sommes arrivés là aujourd’hui. On regrettera cependant que l’auteur n’ait pas accordé plus de place à sa relation politique avec Charles Pasqua. Rien de grave, tellement cet ouvrage est brillant.

 

Sylvain Bonnet

 

Arnaud Teyssier, Philippe Séguin le remords de la droite, Perrin, septembre 2017, 408 pages, 24 euros

 

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